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Le blog de Hervé Poly

Léandre Létoquart Raconte (13) Basly manoeuvre

8 Octobre 2013, 11:26am

Publié par hervepolypcf62.over-blog.com

Première Partie : "de la première gaillette" à 36

Chapitre 2 : "Catastrophe et grève de 1906"...

 

Catastrophe_de_Courrieres_-_Le_depute_Basly_s-interessa.jpg

 

BASLY MANŒUVRE

 

Les dirigeants du Vieux Syndicat BASLY et LAMENDIN sont bien vite débordés. La grève n’arrange pas leurs affaires et bouleverse leurs prévisions.

Des élections législatives se préparent. Tous deux sont préoccupés par leur campagne électorale.

D’autre part, on assiste à une hausse du prix du charbon et BASLY entend bien obtenir une augmentation de la prime s’ajoutant au salaire de base.


Selon son habitude, privilégiant la négociation, BASLY espère obtenir la tenue d’une nouvelle convention (BASLY est à l’origine des « Conventions d’ARRAS » où se rencontrent syndicats et compagnies minières).

Dans les jours qui suivent la catastrophe, il tente de prendre de vitesse le mouvement qui va en s’amplifiant. Il rencontre CLEMENCEAU alors Ministre de l’Intérieur et souhaite obtenir une entrevue avec les compagnies.

Il réunit, le 15 mars, le Conseil Syndical qui dresse une liste de revendications.


Intervenant dès le 14 mars à la Chambre des Députés, il lance un avertissement solennel : « Les mineurs ne demandent rien d’excessif, dit-il. Il faut tenir compte de la situation actuelle et des malheurs qui les frappent.

... l’avenir dépend de la décision des compagnies minières. La grève peut être arrêtée en quelques jours.

... j’estime qu’il est du devoir du Gouvernement de faire tout ce qu’il dépendra de lui pour éviter la grève... qui aurait un cruel retentissement dans la marche des affaires du pays car, en ce moment, il n’y a pas un hectolitre de charbon sur le carreau des mines ».


Certes, BASLY obtiendra que CLEMENCEAU (Ministre de l’Intérieur), vienne à LENS dans les jours qui suivent afin de tenter d’enrayer le mouvement. D’ailleurs, à la surprise générale, CLEMENCEAU rencontre d’abord les dirigeants du Jeune Syndicat, il essaie de les raisonner. Mais rien ne peut arrêter l’action engagée, la coupe est pleine.

La catastrophe a révélé aux mineurs l’ampleur de leur exploitation et la nécessité de passer à l’action.


Si le Vieux Syndicat essaie de substituer à la grève un accord avec les compagnies, il n’en est pas de même pour le Jeune Syndicat. Pour BROUTHOUX, et ses camarades, l’heure a sonné, l’heure de la revanche sur la grève de 1902. De telles conditions de lutte ne se représenteront pas de sitôt. Ils vont pouvoir confronter à la réalité des faits leur théorie de la grève générale comme forme suprême de lutte pour le prolétariat.


Alors que BASLY poursuit ses tractations, BROUTCHOUX et le Jeune Syndicat prennent l’initiative de fonder un comité de grève qui va élaborer un cahier de revendications :

  • huit heures de travail par jour ;

  • huit francs de salaire journalier ;

  • intégration de la prime dans le salaire ;

  • suppression du travail à la tâche et des longues coupes ;

  • renforcement des droits des délégués mineurs allant jusqu’à l’arrêt du travail s’ils le jugent nécessaire en cas de danger.

Il est possible de satisfaire à ces revendications. BASLY en apporte la preuve à la tribune de la Chambre de Députés.

Il y déclare le 14 mai :


« Aujourd’hui le conflit est d’autant plus facile à résoudre que le charbon se vend à des prix exorbitants, que depuis longtemps la hausse s’est manifestée dans des proportions considérables et que, parallèlement, s’est accentuée la hausse des dividendes et du prix des actions.

Je vais vous donner quelques chiffres qui préciseront l’augmentation progressive de la valeur des mines de 1898 à 1904, alors que les salaires n’ont pas varié, de l’aveu même des compagnies, puisque j’ai là des statistiques qui paraissent tous les six mois à la Préfecture.

Cette augmentation a été de 114% à ANICHE ; de 62,7% à COURRIERES ; à LIEVIN, elle est actuellement de 157, 8% ; elle est de 120% à BRUAY ; de 110% à MARLES ; de 106% à OSTRICOURT et ce que l’on appelle les mines malades de la région du Nord ont augmenté, à THIVENCELLES, de 277,5 % ; à FERFAY de 128 %.

Pour ne parler que de la Compagnie de COURRIERES, celle-ci a distribué de 1898 à 1904, sur un bénéfice de 74 millions, 41 millions de dividendes ; elle a mis 14 200 000 F en réserve et a employé 18 millions en travaux. Ses actions, émises à 300 F sont montées, à l’heure actuelle, à 14 000 F.

C’est vous dire, Messieurs, que les Compagnies du Nord et du Pas-de-Calais peuvent consentir des améliorations en faveur de leurs ouvriers ».

Dans tout le bassin se tiennent des réunions.


BASLY, qui veut conserver l’initiative, s’efforce de récupérer et de canaliser le mouvement. Il lance des appels au calme. Il met en garde : « Rappelez-vous, dit-il aux mineurs, que si CLEMENCEAU est venu affirmer votre droit de grève, il vous a dit qu’il ne tolérerait aucune entrave à la liberté du travail et aucune atteinte à la propriété ».

Et de brandir la menace de l’occupation armée.

C’est d’ailleurs ce qui va arriver.


De violentes manifestations se déroulent dans l’ensemble du bassin.

Les plus importantes éclatent à LIEVIN où de graves affrontements avec la gendarmerie et l’armée se produisent.

Le 20 mars, le Jeune Syndicat organise une manifestation.


BROUTCHOUX, contrairement à toute prévision et conscient des difficultés que rencontre son vieil adversaire, BASLY, lance un mot d’ordre d’union des deux syndicats. A la tête de 3 000 manifestants, BROUTCHOUX se dirige vers la mairie de LENS où BASLY a réuni ses militants. Arrivés à la mairie, une échauffourée se produit. Les gendarmes se saisissent de BROUTCHOUX et l’emmènent à la prison de BETHUNE.


BROUTCHOUX a préjugé du rapport de force. Il l’a cru favorable, sous-estimant les possibilités de manœuvre du Gouvernement et du Préfet aux ordres des compagnies.


L’arrestation de BROUTCHOUX, loin d’atténuer l’action, la renforce et son caractère insurrectionnel se décuple.

C’est ainsi que le 17 avril à LENS, les grévistes montent à l’assaut de la maison du directeur de la Compagnie des Mines de LENS, REUMAUX. Informé à la prison de BETHUNE, BROUTCHOUX a cette répartie : « c’est bien ! On nettoie l’argenterie ! ».

A AVION, la municipalité et le syndicat sont maîtres de la situation. Certes les grévistes font la chasse aux jaunes. Les plus ardents vont manifester à LIEVIN et à LENS. On note toutefois qu’à AVION, les grévistes ont essayé de pénétrer dans la maison de Monsieur COMPREZ, ingénieur, mais ils furent refoulés par les troupes qui surveillaient l’entrée et durent se contenter de lancer quelques pierres qui brisèrent trois carreaux.

Quelle est, dans ce mouvement, l’attitude du maire d’AVION, Octave DELCOURT ?


Nous croyons que la pensée de DELCOURT est bien résumée dans son intervention, lors de l’assemblée du Vieux Syndicat, où BASLY vient rendre compte des propositions faites par les compagnies.

DELCOURT se déclare partisan de l’union entre les deux syndicats, mais il interroge : « Aujourd’hui qui peut conduire la grève ? Evidemment seul le Vieux Syndicat. C’est lui, et non le Jeune Syndicat qui doit être l’éclaireur de la route. Les mineurs ne peuvent pas oublier qu’eux-mêmes se sont mis en grève sans attendre le mot d’ordre du syndicat. Et cependant ils savent fort bien que seul le syndicat peut la conduire. Il le fera. S’ils veulent réussir, il faut qu’ils fassent l’union.


Il est écœurant de voir des camarades s’insulter comme ils le font. Donnons, nous au Vieux Syndicat, le bon exemple ; disons au Jeune Syndicat de venir avec nous ».

A la lecture de cette intervention, il peut apparaître que DELCOURT a rejoint le Vieux Syndicat.

MOINIER, un dirigeant avionnais du Vieux Syndicat, abonde dans le même sens.

Les mineurs avionnais qui, au nombre de 1 500, sont réunis en assemblée pour prendre connaissance des propositions des compagnies les rejettent. Leur position est très éloignée de celle de BASLY. Comme DELCOURT et MOINIER, ils se prononcent pour l’union.


Le président du Vieux Syndicat ne veut pas entendre parler d’union avec le Jeune Syndicat. Pour lui, les dirigeants du Jeune Syndicat sont étrangers à la corporation minière. Ce sont des provocateurs, des repris de justice, des aventuriers venus d’ailleurs et « se sont abattus sur LENS comme des oiseaux de proie », dit-il.

Quand BROUTCHOUX est arrêté et que le Jeune Syndicat parle de fusion, il s’écrie : « Impossible de fusionner avec le néant ».


Il est intéressant de voir comment se comportent les mineurs d’AVION vis-à-vis du référendum du 28 mars ayant trait à la reprise du travail ou à la poursuite de la grève.

La consultation a fait l’objet d’une organisation parfaite. Le scrutin a lieu dans les mairies. Le bureau de vote est présidé par le maire. Prennent part au vote, tous les ouvriers de toutes nationalités âgés au moins de 18 ans.

 

Le bulletin de vote est divisé en deux parties :

 

TRAVAIL GREVE

Accepte les propositions des compagnies les repousse

 

Notons que le Jeune Syndicat, qui pourtant en a lancé l’idée, ne s’est pas associé à ce référendum. Il a mis en circulation un bulletin ainsi libellé : 8 heures, 8 francs.

Le résultat est le suivant :

- pour la grève 20 566 voix

- pour le travail 12 567 voix

- abstentionnistes 21 000 environ

 

Quand à l’initiative de BROUTCHOUX, elle ne recueille que 338 suffrages.

 

A AVION, le résultat est le suivant :

- votants 1 100

- pour la grève 960 voix

- pour le travail 140 voix

- les 8/8 11 bulletins

 

Ce résultat montre la volonté d’union et d’action des mineurs avionnais syndiqués ou non aux deux syndicats.

Alors qu’à HARNES, sous l’influence de l’anarcho-syndicaliste Georges DUMOULIN, l’initiative de BROUTCHOUX recueille 262 bulletins, à AVION elle n’en recueille que 11. Ceci dénote la faible influence de l’anarcho-syndicalisme parmi les mineurs avionnais où l’on comptait pourtant, avec 250 adhérents, l’une des plus fortes sections du Jeune Syndicat.


C’est à AVION et à SALLAUMINES que l’on constate le plus fort pourcentage d’ouvriers d’accord pour continuer la grève.

A LIEVIN, sur 3 048 votants, 2 286 sont pour la continuation de la grève.

A LENS, 1 712 sur 2 806 votants, tandis que 298 mineurs se rallient au bulletin 8/8 de BROUTCHOUX.

A BRUAY, à DIVION, une forte majorité se prononce pour la reprise du travail. En réalité, la majorité des mineurs du groupe de BRUAY n’a pas participé à la grève.


Le Vieux Syndicat et BASLY doivent prendre acte de la volonté majoritaire de poursuivre la grève.

Néanmoins, BASLY s’en tient à une conception particulière de l’action.

L’exposé qu’il fait le 29 mars devant les délégués du Vieux Syndicat est, dans la droite ligne du réformisme, la négation de la lutte de classe.

 

Qu’on en juge :

« Il est toujours facile, non seulement de soulever les masses, mais encore de leur faire applaudir à des revendications irréalisables.

... Ceux qui, hier, criaient 8 heures ! 8 francs ! Les ont lâchés aujourd’hui et ils viennent nous demander : prenez-nous sous votre protection et organisez un référendum pour demander aux ouvriers ce qu’ils veulent...


... Dans toutes les grèves les débuts sont toujours enthousiastes ; on crie : vive la grève, vive les « 8 heures ! 8 francs ! » Mais après, quand on a dû se serrer le ventre, on descend dans la mine en courbant l’échine. Voyez les enseignements des grèves précédentes, 84 dans le bassin d’ANZIN, 93 dans le Pas-de-Calais.


Aussi, dès le début, gardez-vous des demandes impossibles. Ce qu’il faut valoir, c’est un salaire fixe, un salaire qui vous permette de vivre pendant que les actionnaires se partagent les bénéfices ... ».

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