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Le blog de Hervé Poly

Poésie à découvrir : Ce n'est pas moi qui crie, c'est la terre qui tonne (Attila József)

23 Janvier 2015, 10:58am

Publié par hervepolypcf62.over-blog.com

Attila József 1905-1937

 

Un de ces rares poètes qui savent donner forme aux plus grandes questions du XX siècle.

D'origine ouvrière, il est communiste. Sa poésie unit souvent la vision marxiste du monde et l'appréhension freudienne de l'homme.

Pour lui, être Hongrois veut dire aussi être Homme, et l'Humanité signifie aussi la Hongrie, la femme signifie l'homme, et l'homme signifie la femme. Sa poésie est toujours cruellement sincère, dialectiquement matérialiste et engagée dans la lutte de classes.

Amoureux conscient, confiant et fou d ela vie, de la raison, et de son peuple, il se suicide en se jetant sous un train.

Ce n'est pas moi qui crie, c'est la terre qui tonne,
Gare à toi, gare, car le diable est devenu dément,
Fuis au fond des sources pures et profondes,
Plie-toi dans la plaque de verre,
Dérobe-toi derrière la lumière des diamants,
Sous les pierres, parmi les insectes rampants,
Ô cache-toi dans le pain frais,
Mon pauvre, pauvre ami.
Infiltre-toi dans la terre avec les pluies nouvelles —
C'est en vain que tu plonges son visage en toi-même
Tu ne pourras jamais le laver que dans l'autre.
Sois la lame de la petite herbe,
Et tu seras plus grand que l'axe de l'univers.

Ô machines, oiseaux, feuillages et étoiles !
Notre mère stérile réclame un enfant.
Mon ami, mon amour d'ami,
Que cela soit terrible ou sublime,
Ce n'est pas moi qui clame, c'est la terre qui tonne.

citation d'Attila József : Le monde ne change qu'en nous...

 

IV. Amer.

O radioactivité, je lis en mangeant une tranche de pastèque,

je sais bien

que le monde ne change qu'en nous.

Je suis une crécelle bariolée ; c'est tout, vous m'entendez ! Derrière

mon visage transparent voltigent les fleurs surgies du courant

électrique.

Ce siècle d'humanistes m'arrache à mon amante ; ô tristesse

transcendée, mets le feu cette nuit aux asiles !

Les agneaux sont des ovins, et moi je suis un âne, et mon ombre

allongée est le berger.

Quand je ferme les yeux, les avions s'écrasent au sol, même ceux-ci.

Ceux-ci qui tous les jours prennent leur vol hors de moi.

O grain de poussière brillant, arrête les moteurs plaqués or ;

quoi que tu fasses, la ménagère te chassera de son balai.

O ménagère, ô amante ! Elle pleure, pleure sans arrêt, et l'élan

de ses larmes fait à jamais tourner les turbines hors d'usage.

Dommage. Dommage aussi pour nous.

Mais vivent les apprentis rémouleurs qui marchent en sifflant

et ignorent que la voûte céleste, les ailes déployées, se réfugie

au fond des portefeuilles.

Le livre-CD Attila József / À cœur pur est paru aux Éditions du Seuil en 2008. C'est la regrettée Kristina Rády qui fut l'initiatrice de ce formidable projet. Sœur de langue de cet immense poète hongrois méconnu, elle voulut lui faire remonter le Danube jusques en France.

Et d'autres poèmes :

Je ne veux qu'un lecteur pour mes poèmes :
Celui qui me connaît - celui qui m'aime -
Et, comme moi dans le vide voguant,
Voit l'avenir inscrit dans le présent.
Car lui seul a pu, toute patience,
Donner une forme humaine au silence ;
car en lui seul on peut voir comme en moi
S'attarder tigre et gazelle à la fois.

(Attila József)

Moi si heureux en tant qu'homme vivant,
Moi tels les mots parlant pour l'éternel,
Ah ! que je crie au ciel, comme toujours :
O ma [Isa], je t'aime !
Un souffle doux et mille sortilèges
De toi m'ont fait ton chien obéissant ;
Tes sages doigts, le signe qu'ils m'adressent
Me font être homme enfin !
Toi, belle et large coupe, tu es là,
Le ciel en toi est un bouquet de fleurs.
Fleurs de soleil, nuages, feuilles vives
Contre le soir se penchent.
Mon âme, destrier, tu la chevauches :
Les eaux, les champs, à peine il les effleure !
De tes beaux yeux couvrant herbes, insectes,
Jaillit la raison pure.
C'est le soir, tout autour sont les étoiles,
Vois l'univers, cette cage dorée...
Et comme elle t'enferme, ô mon petit
Oiseau emprisonné !

(Attila József)