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Le blog de Hervé Poly

Grigori Revzine : « La caricature française est issue d’une culture du rire médiévale »

21 Janvier 2015, 09:30am

Publié par hervepolypcf62.over-blog.com

Grigori Revzine, historien d’art et observateur pour le quotidien russe Kommersant, offre une analyse sur les attentats contre Charlie Hebdo qui pourra choquer certains lecteurs au premier abord. Mais nous avons pourtant décidé de la partager avec vous, jugeant qu’elle n’était pas entièrement dénuée de pertinence et qu’elle permettrait peut-être aux Français de mieux comprendre certaines des réactions russes entendues ici et là.

« La caricature française est issue d’une culture du rire médiévale, et les caricaturistes ne sont ni des orateurs, ni des philosophes. Ce sont des bouffons, de géniaux adeptes du scabreux et de l’obscène, engendrés par la tradition du carnaval »

Il me semble que notre lecture de la tragédie de Paris comme une attaque des islamistes contre le sacro-saint principe européen de la liberté d’expression n’est pas juste. Il ne me semble pas juste de considérer la revueCharlie Hebdo comme un symbole de la liberté de parole. En analysant les choses ainsi, on réduit la liberté d’expression à la simple possibilité de produire des obscénités vides de sens.

Les caricatures de cette revue, en termes de niveau de conception artistique et de profondeur de pensée et de langue, s’apparentent à des dessins sur des murs de toilettes publiques, même si leur thématique est un peu plus large. Le principe de la liberté d’expression ne sert pas à raconter des histoires obscènes sur Dieu et l’Église, l’État et la famille, les gens petits et grands.

La liberté de parole a été introduite (et est limitée) par les traités philosophiques des Lumières et les constitutions depuis le XVIIIe siècle. Mais ce que l’on voit dans Charlie Hebdo, c’est la manifestation d’un phénomène plus ancien. Il est impossible de comprendre comment un tel journal peut exister dans notre monde contemporain civilisé sans savoir ce qu’est la France. Le pays de Villon et Rabelais, le pays de la sculpture gothique avec ses exécrables vilenies comiques de l’enfer, le pays des marges licencieuses sur les manuscrits d’Église. La caricature française est issue d’une culture du rire médiévale, et les caricaturistes ne sont ni des orateurs, ni des philosophes. Ce sont des bouffons, de géniaux adeptes du scabreux et de l’obscène, engendrés par la tradition du carnaval.

Certes, la caricature, du fait du rôle qu’elle a joué à l’époque de la Révolution française, est devenue une part du Discours de la liberté européenne. Mais cela ne signifie pas qu’elle soit totalement cette dernière. La caricature est la manifestation d’une culture bien plus ancienne – celle de l’affranchissement des chaînes de la civilisation, de l’émancipation du Moi animal originel. La possibilité de montrer le membre de l’Empereur n’a rien à voir avec le droit de dénoncer la corruption et la violence du pouvoir ou de contester la charge fiscale au parlement. C’est la possibilité de se libérer des chaînes des principes communs établis, des convenances et de l’autorité. Cela contribue parfois aux révolutions, en désacralisant le pouvoir, d’autres fois, cela aide le pouvoir qui, en passant par cette risée carnavalesque, se renforce – c’est du moins ce que supposait Mikhaïl Bakhtine [chercheur russe, spécialiste de la culture médiévale du carnaval, ndlr]. Mais cette tradition carnavalesque sert avant tout à libérer l’être de lui-même. Nous avons affaire non au rire fustigeant de la satire classique mais au ricanement intérieur de la bedaine ivre. Par un hasard historique, on rencontre aussi des clercs parmi les porteurs de la culture du rire dans la tradition catholique européenne. C’est un phénomène assez unique, et peut-être une circonstance déterminante dans le degré de radicalité de la liberté européenne.

Mais. Dans la culture musulmane, la culture populaire du rire n’est pas moins développée qu’en Europe – il suffit de penser au théâtre de marionnettes turc (extrêmement obscène, d’ailleurs) ou à Nasr Eddin Hodja. Pourtant, autant que je sache, les traditions de risée populaire s’y attaquent aux sultans, aux vizirs, aux marchands et aux mollahs – mais pas au Prophète, aux califes de droit ni aux lois de la Charia.

À propos, la chrétienté orthodoxe n’a pas non plus engendré de tradition de culture du rire sur Dieu. Quelque scabreux que puisse être le chromo russe, on n’y a jamais admis de plaisanteries sur le thème de l’Immaculée conception.

L’assassinat atroce de ces caricaturistes par deux fanatiques islamistes est interprété comme une confrontation entre sauvagerie médiévale et liberté européenne moderne. Je suis d’accord avec le fait que cette fusillade est atroce et j’ai été hier déposer des fleurs à l’ambassade de France, je suis d’accord avec le fait que c’est sur la liberté européenne qu’on a tiré – mais pas la contemporaine. Si l’on regarde ce qui s’est passé avec les yeux du spécialiste des cultures humaines, il s’agit de la confrontation entre un Moyen-Âge et un autre. D’un drame d’incompréhension entre deux traditions antiques, inscrites au cœur de la conscience religieuse et populaire – et non de la pensée moderne. Simplement, dans une des traditions, il est possible et souhaitable de montrer son cul nu au Seigneur, vu qu’il vous a de toute façon condamné à mourir, alors que dans l’autre, il ne faut pas exposer son corps dévergondé à celui qui vous a donné l’âme. La mort est une chose sérieuse et les différentes cultures élaborent diverses stratégies pour y réagir ; et, une fois qu’elles les ont élaborées – elles s’y tiennent.

Et de ce point de vue – pardonnez-moi – il n’y pas de méchant dans cette affaire. Nous sommes en présence d’un drame shakespearien entre deux origines, entre deux héros – où chacun d’entre eux est prêt à mourir pour le droit d’être lui-même. Pensez-vous vraiment que ces deux fous ne savaient pas ce qui les attendait après ce qu’ils ont commis ? Ils ont même, semble-t-il, laissé à dessein une carte de visite – comme les terroristes russes, en d’autres temps, en laissaient sur les lieux de leurs attentats, pour répondre par leur vie de leur vérité cauchemardesque. Dans leurs conceptions sauvages – oui, je le souligne : sauvages – entre l’idée qu’il vaut mieux mourir que d’admettre une offense faite à Dieu. C’est courant, au Moyen-Âge.

Et vous savez bien que les malheureux dessinateurs assassinés comprenaient parfaitement le danger de leur cause. Mais ils s’y tenaient, et ne pouvaient faire autrement. Et à la fin, tout le monde meurt. Mais ce n’est pas du théâtre, et c’est insupportable.

 

Moyen Age le ROI à tête d'âne